2.3. D’un maniérisme littéraire ?

L’usage du terme maniérisme pour qualifier des œuvres littéraires est mieux accepté, et depuis plus longtemps, que celui de baroque : E.R. Curtius lui consacre un long chapitre dans La Littérature européenne et le Moyen-Âge latin, ouvrage daté de 1947 et dont les origines remontent à 1932. Curtius — c’est la force et la faiblesse de sa démarche — vide le terme de maniérisme de toute épaisseur historique pour en faire une catégorie atemporelle : à toutes les époques, les fragiles équilibres « classiques » ont tôt fait de dégénérer en « maniérismes » ; Le Tintoret s’oppose à Raphaël comme la Victoire de Samothrace aux khouroi de Phidias.

En rhétorique, Curtius définit ce maniérisme éternel au plan de la forme ; mais si l’on tient compte, davantage qu’il ne le fait, de l’inscription temporel de la notion, le maniérisme se repère aussi à travers la récurrence d’une topique renvoyant à la crise de la conscience qui traverse la seconde moitié du XVIe siècle.

  • Au plan formel, expressivité, mobilité, décentrement des structures sont autant de critères maniéristes dont on verra qu’ils peuvent être mobilisés pour interpréter les oeuvres des écrivains de l’époque. Des figures de prédilection caractérisent aussi le maniérisme : hyperbate, périphrases, accumulations, métaphores, comme l’épigramme et la pointe, valent ici avant tout comme des ornements du discours, destinés à éblouir, à manifester la virtuosité de l’auteur, quitte à sombrer dans l’alambiqué.
  • Au plan thématique (dont Curtius ne parle guère), une « topique » maniériste peut être repérée, liée à la crise des mentalités qui traverse le XVIe siècle : angoisse, remise en cause des savoirs, anti-classicisme, scepticisme absolu, remise en cause des autorités, attitudes de séduction et d’imposture, nostalgie d’un âge d’or renvoyé au passé, monde conçu comme labyrinthe, autant de thèmes qui, sans être réservés exclusivement aux hommes de la seconde Renaissance, apparaissent particulièrement chers à cette génération, et sont susceptibles de concerner aussi bien les poètes que les peintres.

A la lumière de ces critères, on s’interrogera donc dans les pages ci-dessous sur l’intérêt qu’il peut y avoir à éclairer des auteurs (Montaigne, d’Aubigné, Donne) ou des courants (euphuisme, concettisme, Préciosité) par le recours à la notion de maniérisme ainsi définie.

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