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2.2.2. Seconde école de Fontainebleau

Après les guerres de religion, la France de Henri IV renoue avec la prospérité, et le roi s’emploie à faire de nouveau rayonner les arts. Renouant avec l’époque de François Ier, il engage les artistes à travailler à la renommée du royaume. C’est dans ce contexte que se développe la seconde École de Fontainebleau, marquée, comme la première, par le maniérisme. Toussaint Dubreuil, Ambroise Dubois ou Martin Fréminet ont été considérés comme les principaux maîtres de ce mouvement.

La Seconde École de Fontainebleau, sous Henri IV, encore davantage marquée par le maniérisme, comme le montre le double tableau fameux représentant Gabrielle d’Estrées et sa sœur.

Gabrielle d’Estrées (1553/4 - morte en 1599) était la favorite de Henri IV : on l’appelait la « presque reine ». Le tableau, qui date de 1594, est conservé au Musée du Louvre. Il représente la favorite et sa sœur (à gauche), la duchesse de Villars. Du point de vue générique, la toile s’inscrit dans le genre bien connu de la Dame à sa toilette. Selon une composition récurrente dans l’école de Fontainebleau, la femme, nue, est présentée à mi-corps devant un fond d’intérieur domestique traité en perspective.

Ce tableau est particulièrement marqué par le goût maniériste :

  • D’abord, c’est une toile codée évoquant l’ambiguïté du statut même de la « presque reine » : l’anneau tenu entre le pouce et l’index de la main gauche de Gabrielle évoquerait la promesse de mariage que lui aurait faite Henri IV, tandis que le morceau de tableau à l’arrière plan, où l’on voit une femme les cuisses ouvertes, la présente comme une simple favorite, c’est-à-dire l’objet des plaisirs du roi, voire la courtisane. Le geste ostentatoire de la duchesse signifierait la grossesse, encore invisible, de Gabrielle qui donnera naissance, en 1594, à César de Vendôme, bâtard d’Henri IV. Le tableau participe donc d’un intellectualisme préoccupé de symbolisme.
  • En même temps, le tableau est empreint d’une sensualité intense : si le hiératisme des figures leur ôte toute dimension érotique (la quasi absence de bijoux, le décor dépouillé suggèrent un idéal de beauté froide typique du style de Fontainebleau), il n’en reste pas moins que la blonde Gabrielle et sa sœur aux cheveux sombres sont offertes au regard, débordant l’espace du tableau pour rejoindre celui du sepctateur, ce qui tend à imposer sa présence – une évidence à la fois indécente et tranquille, doublée d’une grâce, la sprezzatura. Les artifices illusionnistes de composition suggèrent que ces femmes ont pleinement conscience d’être observées, sans en éprouver pourtant aucune honte.
  • Le contraste entre la scène de genre à l’arrière-plan, dont la vigueur réaliste rappelle l’art flamand ; et l’idéalisation contemplative des figures féminines au premier plan, influencée par la Renaissance italienne : le modelé parfait des corps est un héritage des plus belles œuvres de maîtres.
  • Gabrielle, construit sur un thème habituel à l’école de Fontainebleau, celui de la dame à la toilette entretient d’ailleurs un jeu complexe de citations avec des toiles précédentes, en particulier la « Diane au Bain » de François Clouet, conservée à la National Gallery de Washington. On peut parler d’hyper maniérisme, ou maniérisme au second degré, avec cette toile de la 2e école de Fontainebleau, qui cite une œuvre de la première école. Via la toile de Clouet, on peut penser que notre Gabrielle doit aussi quelque chose à la Vénus d’Urbino, avec sa distinction entre deux plans : au premier plan, la provocation d’une femme dénudée, courtisane peut-être, qui nous regarde avec indifférence ; et le second plan, peinte dans ce réalisme quotidien de la scène de genre flamande. L’influence du Titien était telle qu’on peut aisément y voir une influence.

Ce tableau crypté, s’éclaire grâce à d’autres tableaux qui, par maladresse ou de propos délibéré, dévoilent la clef de l’énigme : telle est, d’une écriture formelle évidemment moins réussi, la Gabrielle d’Estrées conservée au musée de Lyon, qui manifeste à la fois la référence à Clouet, implicite chez le Maître de Fontainebleau, et la maternité de la « presque reine », explicitée par la présence de la rustique nourrice.

Voir en ligne : La seconde École de Fontainebleau sur Apparences.net

Illustrations

Mâître de l'école de Fontainebleau, Diane chasseresse, 1550 Maître de l'école de Fontainebleau, Gabrielle d'Estrées , (...) Portrait de Gabriel d'Estrées, Lyon, 1594 Gabrielle d'Estrées Portrait de Gabrielle d'Estrées François Clouet, Diane au bain (1565, Washington, National Gallery)

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