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3.2.1. D’un baroque littéraire ?

Dans son emploi savant, le baroque [1], est ainsi une notion d’abord artistique. Utilisé de longue date par les spécialistes des arts plastiques, ce concept de l’histoire de l’art était à peu près ignoré par les littéraires jusqu’à ce que quelques savants, dans les années 1930-1940, n’aient l’idée de l’appliquer aux oeuvres de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle. Jean Rousset, en 1953, systématisera cette tentative dans son maître-ouvrage sur le sujet : Circé et le paon. La littérature de l’âge baroque en France}

Nul doute que l’ouvrage de Jean Rousset intitulé Circé et le paon. La littérature de l’âge baroque en France, paru en 1953, ne fut un « livre décisif », pour reprendre l’expression utilisée par Pierre Charpentrat [2]. Il ne fut pourtant pas tout à fait le premier à tenter cette transposition, ou du moins cette application du terme « baroque » à la littérature. Un numéro entier de la Revue des Sciences humaines avait en effet été consacré à cette notion dès 1942. Y figurait un florilège de pièces poétiques désignées comme « baroques » réuni par Albert-Marie Schmidt, qui publiera quelques années plus tard (en 1959) une anthologie plus conséquente. Le baroque poétique succède, explique-t-il, au « classicisme ronsardien », comme le baroque picturale et artistique succède au classicisme de la Renaissance.

Dans ce même numéro, Raymond Lebègue (1895-1984), consacre un article à un poème de Malherbe intitulé « Larmes de Saint-Pierre », et désigné dès le titre comme « poème baroque ». Il avait dès 1937 fugitivement qualifié de « baroques » les tragédies françaises du premier XVIIe siècle, et consacré une étude au théâtre baroque en France en cette même année 1942. Le baroque lui paraissait pouvoir fournir un outil épistémologique propre à redécouvrir toute une production théâtrale oubliée :

Il y a beaucoup d’œuvres auxquelles l’étiquette classique ne convient nullement ; actuellement elles sont moins célèbres que celles-là, mais il est tout à fait inexact et injuste d’appeler leurs auteurs des dissidents, des attardés, des égarés et je me demande pourquoi nous ne leur donnons pas le nom de roman baroque, de poésie baroque, de théâtre baroque.

Encore faut-il définir cette notion de baroque littérature, tâche à laquelle s’emploie Raymond Lebègue dans cet essai :

Est baroque le goût de la liberté en littérature : le dédain des règles, de la mesure, des bienséances, de la séparation des genres. Est baroque ce qui est irrationnel : les jeux intellectuels d’où sont absentes la logique et la raison, le goût des charmes de la nature, celui du mystère et du surnaturel, et enfin l’élan émotif et passionnel. Il existe une liaison entre ces différents caractères ; ils se sont développés dans notre théâtre à la même époque, qui est la fin du xvie siècle ; ils disparaissent après 1635-1640.

Le baroque apparaît ainsi défini, et borné chronologiquement, apparaît propre à pouvoir remplacer le concept fort pauvre de « préclassique » : « notre littérature ‘préclassique’ » contient selon lui « de nombreux éléments baroques ». Ses caractéristiques sont la puissance des affects, la démission de la raison, un sentiment de la nature et un sens pour ainsi dire du fantastique ou du moins du merveilleux. Le caractère anti-classique est fermement explicité, à travers l’hostilité aux règles et aux bienséances prêtée aux auteurs baroques.

Toujours dans ce volume de la RSH de 1942, on trouve un article de littérature comparée signé par Alan Boase, qui compare les « poètes anglais et français de l’époque baroque ». Boase, spécialiste de Jean de Sponde qu’il a redécouvert à partir de 1930, le considère comme représentatif du « baroque littéraire », ainsi qu’il s’en explique dans une « Etude sur les poésies de Jean de Sponde » parue en 1939 :

Modernisme ou irrégularité, concettisme ornemental, création d’un sentiment d’étonnement ou d’admiration, ces trois traits, dès qu’on les retrouve ensemble, ne suffisent-ils pas à caractériser le baroque littéraire ?

Loin de s’enfermer dans une approche formaliste, Boase considère comme avant lui Benedetto Croce (mais avec un oeil plus favorable) que le baroque est le caractère d’une époque, d’une « conception historique » :

Le baroque est sans doute une idée de style. […] Mais il est également, selon une acception plus limitée et par là plus utile, une conception historique, reliée à quelques grands événements de l’histoire européenne comme, par exemple, la Contre-réforme et la constitution des absolutismes royaux ou princiers avec leur vie de cour et toute l’organisation sociale et artistique qu’ils ont entraînée. Notion désormais aussi indispensable (me semble-t-il) à l’historien des lettres qu’elle l’est devenue à l’historien des arts. [...] On doit sans doute considérer Donne et ses disciples comme des poètes baroques – c’est à dire poètes de l’époque baroque.[...]

Antoine Adam propose, pour terminer le volume de la RSH, un article sur « baroque et préciosité » où il insiste sur la nécessité de ne pas réduire le baroquisme à l’usage mièvre et affété de la langue chez les Précieuses. Il avait déjà employé le terme de « baroque » dans sa thèse de 1935, en particulier à propos de Malherbe, dont il soulignait la modernité, alors qu’il était plutôt tenu jusque là comme le père du classicisme (« Enfin Malherbe vint », s’écriera Boileau en 1674 dans l’Art poétique).

Enfin, dans le même numéro de la Revue des Sciences humaines, Marcel Raymond (1897-1981), professeur à Genève, considère aussi la question du baroque littéraire, pour noter avec regret que « la France a manqué le temps du grand art du baroque. Alors qu’il triomphait ailleurs, il n’a pu s’y réaliser pleinement. » Il rattache Agrippa d’Aubigné à ce courant, dans une étude parue en cette même année 1942 dans une collection intitulée Génies de la France :

En revanche, la forme de cette poésie, et tout ce qu’elle enferme en elle, s’éclaire par l’idée du baroque qui grandit étrangement, depuis vingt ou trente années, dans la pensée des historiens de l’art et des esthéticiens.

Il définit, dès cette date, l’esthétique baroque comme une poétique de l’excès, de l’instabilité, et de « l’insécurité » :

Poésie tourmentée, pathétique, avec des surcharges, des élans interrompus par de vers graves, d’une pensée mûrie, d’une noblesse toute espagnole. Poésie tragique nourrie d’angoisse ou d’extase. L’imagination chauffée à blanc prolonge l’instabilité naturelle au poète et engendre, par la vertu des contrastes et des pointes, une continuelle démesure. (p. 78)

Il poursuivra dans cette voie d’une possible transposition à la littérature de la catégorie artistique, en particulier dans un essai intitulé « Du baroquisme en littérature en France aux XVIe et XVIIe siècles » : il y proposera un « transfert » de la notion des arts plastiques aux arts de l’écrit. Ces formes d’art se rejoignent sous le régime d’une semblable expressivité, manifestée en littérature par le recours à une rhétorique voyante, faite d’hyperboles, d’antithèses, de métaphores, d’ellipses ou de périphrases. Ces premiers résultats lui paraissaient propres à poursuivre les recherches :

J’ai essayé de passer de l’esthétique des beaux-arts à celle de la littérature et de suggérer des résultats auxquels pouvait conduire l’étude des formes du baroque. Mais cette esquisse est absolument insuffisante.

C’est Jean Rousset qui donnera suite à cette proposition et s’engagera dans la voie d’une confrontation systématique des arts plastiques et de la littérature, envisagés sous l’angle d’un même baroquisme.

Toutefois, avant même qu’il ait pris la plume, la plupart des grands questionnements que posera l’utilisation de « l’étiquette » baroque ont déjà été posés :

  • recourir à la catégorie de baroque, construite en Allemagne, permet de décloisonner la littérature française en l’intégrant à un massif européen. Contrairement au « classicisme » si étroitement national, le baroque est une notion répandue à travers tout le vieux monde et une partie du Nouveau.
  • Le baroque correspond-il à un moment déterminé de l’histoire, ou est-il une postulation éternelle de l’esprit humain ?
  • la transposition d’une catégorie picturale à une catégorie littéraire ne se réduit-elle pas à des analogies pauvres ou des métaphores risquées ? Selon quelle aune, quelle commune mesure, une technique plastique ou picturale peut-elle correspondre à une technique littéraire ? Ces parallèles hasardeux ne risquent-ils pas d’appauvrir l’analyse formelle plutôt que de l’enrichir, en la réduisant à un trop petit dénominateur commun (le mouvement, la fluidité, l’illusion, etc.) ? N’en restera-t-on pas à des analogies faciles à très faible pouvoir heuristique, inutile au fond à la compréhension des oeuvres ?
  • faut-il penser, et comment le faire, un « esprit du temps » qui expliquerait qu’une même « vision du monde » traverse les différents types de production artistique et littéraire à une époque donnée ?

Ces questions avaient déjà été posées et traitées lorsque survint le « maître pilote en Baroquie », comme l’appela son collègue Marcel Raymond.

Né à Genève en 1910, Jean Rousset étudie les lettres sous la direction d’Albert Thibaudet puis de Marcel Raymond. Il devient bientôt professeur à l’université de Génève. L’ouvrage Circé et le paon est issu de sa thèse de doctorat ; ce livre connut d’emblée une immense fortune. Nous verrons en détail dans les pages suivantes les quatre critères (inconstance, mobilité, changement, prédominance du décor) qui permettent à Rousset de proposer la transposition d’une catégorie plastique au domaine, a priori hétérogène, de la littérature. Cette thèse sera complétée en 1961 par un florilège des poèmes baroques organisé de façon thématique [3] et en 1968 par un recueil d’essais [4].

Notes

[1comme le maniérisme avec lequel il a partie liée, et malgré le silence de Jean Rousset sur cette catégorie

[2Le Mirage baroque, Editions de minuit, 1967

[3Jean Rousset, Anthologie de la poésie baroque française, Paris, Armand Colin, 1961, 2 tomes.

[4L’Intérieur et l’extérieur : essais sur la poésie et le théâtre au XVIIe siècle, Paris, José Corti, 1968.

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