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3.3.1. Inconstance noire

Jean Rousset s’est très vite aperçu que le modèle d’un baroque euphorique « bernino-borrominien », triomphant et optimiste, n’était pas la seule façon de vivre le sentiment d’universelle mobilité. Aux joyeuses spirales, aux miroitements de l’eau vive, aux papillons et aux arcs-en-ciel s’opposent des images plus anxiogènes du mouvement, qui trahissent la terreur sourde que provoque le sentiment d’inconstance. Dans son Anthologie de 1961, Rousset oppose à l’« inconstance blanche », qu’il avait privilégiée dans son maître ouvrage, une « inconstance noire » dont les emblèmes, plus sinistres, sont les bulles, les ombres et les crânes.

« Ceux qui prennent sur l’homme le point de vue de Dieu, le point de vue de l’Essence et de la Permanence, regardent sa versatilité avec une stupeur inquiète, ils y reconnaissent le signe du péché, de l’absence douloureuse de Dieu ». [1]

Certains esprits, loin de s’étourdir comme Hylas de la volatilité des chose et des êtres, souffrent de l’instabilité universelle ; ce triomphe absolu du devenir, ils l’envisagent sous le signe de la perte et de la destruction ; ils éprouvent l’inconstance sur le mode tragique : elle est pour eux dissolution, promesse de corruption et de décrépitude, et anticipation de la mort.
l’angoisse : « D’où tant de fragilité ? D’où tant d’inconstance ? » demande en gémissant Jean de Sponde [2].
Chez Saint-Amant, peu suspect de bigoterie, le poète de la Solitude, en proie à la mélancolie, décrit son goût morbide pour la nuit, les cimetières, les vestiges de palais démolis, les créatures du diable, en un mot les paysages funèbres et nocturnes :

Que j’aime à voir la décadence
De ces vieux châteaux ruinés,
Contre qui les ans mutinés
Ont déployé leur insolence !
Les sorciers y font leur sabbat ;
Les démons follets y retirent,
Qui d’un malicieux ébat
Trompent nos sens et nous martyrent ;
Là se nichent en mille trous
Les couleuvres et les hiboux.
 
L’orfraie, avec ses cris funèbres,
Mortels augures des destins,
Fait rire et danser les lutins
Dans ces lieux remplis de ténèbres.
Sous un chevron de bois maudit
Y branle le squelette horrible
D’un pauvre amant qui se pendit
Pour une bergère insensible,
Qui d’un seul regard de pitié
Ne daigna voir son amitié.
 
Aussi le Ciel, juge équitable,
Qui maintient les lois en vigueur,
Prononça contre sa rigueur
Une sentence épouvantable :
Autour de ces vieux ossemens
Son ombre, aux peines condamnée,
Lamente en longs gémissements
Sa malheureuse destinée,
Ayant, pour croître son effroi,
Toujours son crime devant soi.
 
Là se trouvent sur quelques marbres
Des devises du temps passé ;
Ici l’âge a presque effacé
Des chiffres taillés sur les arbres ;
Le plancher du lieu le plus haut
Est tombé jusque dans la cave,
Que la limace et le crapaud
Souillent de venin et de bave ;
Le lierre y croît au foyer,
À l’ombrage d’un grand noyer.
 
Marc-Antoine Girard de Saint-Amant (1594-1661), La Solitude, 1617 (extrait)

.

Saint-Amant réorchestre, sur le mode parodique et plaisant, tous les thèmes caractéristiques de la mélancolie. Le ton de plaisanterie et l’emploi du vers burlesque (l’octosyllabe) masquent une inquiétude et un tourment réel : le temps qui passe est destructeur, le mal est à l’œuvre et tarvaille à ronger l’univers. Les décombres de ses monuments dévastés n’ont que peu à voir avec les nobles vestiges romains qui hantaient les Antiquités de Du Bellay : l’humeur noire suscite des visions, peuplant les chauchemars du poète de formes inquiétantes et surnaturelles ; la méditation sereine sur la fuite du temps laisse ici la place à une terreur plus tourmentée, que le pittoresque réalisme révèle tout en cherchant à la conjurer.

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David Teniers (1610-1690), Tabagie
(détail)

Tous les symboles de fragilité, de mobilité, d’altération et de métamorphose sont réquisitionnés par ces poètes de la fugacité. La bulle, la fleur éphémère et l’ombre sont pour eux des emblèmes de la vie humaine, fugace et précaire, passagère et incertaine. Dans l’image du feu, leur prédilection va à la flamme : vive, brillante, toujours différente de ce qu’elle était l’instant d’avant, et menacée de disparaître quand son combustible sera épuisé. La fumée les séduit également, qui se disperse sans laisser aucune trace de son existence périssable, et métaphorise ainsi la funeste mobilité des êtres et des choses. Le même Saint-Amant médite en fumant la pipe :

Assis sur un fagot, une pipe à la main,
Tristement accoudé contre une cheminée,
Les yeux fixés vers terre, et l’âme mutinée,
Je songe aux cruautés de mon sort inhumain.
 
L’espoir qui me remet du jour au lendemain,
Essaye à gagner temps sur ma peine obstinée,
Et me venant promettre une autre destinée,
Me fait monter plus haut qu’un Empereur Romain.
 
Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre,
Qu’en mon premier estat il me convient descendre,
Et passer mes ennuis à redire souvent :
 
Non, je ne trouve point beaucoup de différence
De prendre du tabac à vivre d’espérance,
Car l’un n’est que fumée, et l’autre n’est que vent.

Le sonnet est placé sous le signe de la mélancolie : la posture du poète obéit à l’iconographie traditionnelle de la figure penchée, et sa disposition, teintée de tristesse et inclinant au désespoir, est caractéristique des troubles causés par l’humeur noire. L’accent moderne de la pièce provient de la substance qui déclenche la méditation : le tabac, dont le poète, sous l’emprise de ses sombres pensées, assimile la fumée à la vanité de « l’espérance ». La pose mélancolique incite le poète à la contemplation et à la comparaison : la pipe sert ici de métaphore pour penser la futilité des chimères forgées vainement par l’imagination afin d’échapper au sort déplorable. Baudelaire, grand lecteur des poètes baroques, se souviendra-t-il de Saint-Amant en prêtant à la pipe le pouvoir d’enchanter la douleur du poète ? « Quand il est comblé de douleur, Je fume comme la chaumine... ». Chez le poète des Fleurs du mal comme chez le poète baroque, le tabac qui brûle est associé au spleen mélancolique capable de dissoudre le monde : « C’est l’Ennui ! - l’œil chargé d’un pleur involontaire, / Il rêve d’échafauds en fumant son houka. »

Le passage de l’espoir à l’espérance autorise-t-il une lecture libertine du poème ? Comme d’autres pièces de Saint-Amant, le badinage pourrait bien dissimuler une contestation iconoclaste de la foi chrétienne, invisible sous l’empilage des références mélancoliques aussi rassurantes que traditionnelles. La mise en question de l’espérance, la seconde vertu théologale, passe inaperçue, ou, au pire, est mise au compte de la mélancolie religieuse du poète.

Les poètes religieux usent d’images semblables. Ils multiplient avec complaisance les verres qui se brisent, les torrents de boue, les tourbillons, pour dénoncer la fragilité et la caducité des êtres et des choses.

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Cherchant à définir l’être humain, Auvray ne trouve que des métaphores sinistres d’écoulement et de perte, images elles-mêmes instables, qui se défont au moment même où elles s’énoncent, tant il est difficile de cerner l’être insaisissable, et toujours en mouvement vers la destruction : vapeur, fleur, torrent, songe et ombre, aucune de ces comparaisons n’est adéquate, le seul néant (« rien ») convient à cet être chétif et vidé de toute substance solide et durable.

Helas ! qu’est ce de l’homme orgeilleux et mutin,
Ce n’est qu’une vapeur qu’un petit vent emporte,
Vapeur, non une fleur qui éclose au matin,
Vieillit sur le midy, puis au soir elle est morte.
 
Une fleur, mais plustost un torrent mene-bruit
Qui rencontre bien tost le gouffre où il se plonge :
Torrent non, c’est plustost le songe d’une nuict,
Un songe ! non vrayement, mais c’est l’ombre d’un songe.
 
Encor l’ombre demeure un moment arresté ;
L’homme n’arreste rien en sa course legere,
Le songe quelquefois predit la vérité,
Nostre vie est tousjours trompeuse et mensongere.
 
Maint torrent s’entretient en son rapide cours,
On ne void point tarir la source de son onde,
Mais un homme estant mort, il est mort pour tousjours
Et ne marche jamais sur le plancher du monde.
 
Bien que morte est la fleur la plante ne l’est pas,
En une autre saison d’autres fleurs elle engendre :
Mais l’homme ayant franchy le sueil de son trespas,
Les fleurs qu’il nous produit sont les vers et la cendre.
 
Aussi tost que du vent le bourasque est passé,
La vapeur se rejoint estroitement serrée,
Mais quand la pasle mort son dard nous a lancé,
Nostre ame est pour long-temps de son corps separee.
 
Qu’est-ce de l’homme donc qui tant est estimé,
Ce n’est rien puis que rien si leger ne nous semble,
Ou si c’est quelque chose il sera bien nommé
Vapeur, fleur, torrent, songe, ombre, et rien tout ensemble ?
 
Jean Auvray (ca. 1580-ca. 1630)
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Giovanni Serodine (1600-1630), Le fumeur
(détail). Amsterdam, Rijksmuseum

Notes

[1Jean Rousset, Anthologie, 1961.

[2Méditation sur le psaume L

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