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3.2.4. Illusions

Les révolutions scientifiques et, d’une façon générale, la crise qui a ébranlé l’Europe du XVIe siècle ont entraîné une incertitude ontologique : dire que la terre tourne autour du soleil, c’est affirmer par là-même que l’on ne peut plus se fier aux données des sens. On ne peut plus être sûr que le monde où nous sommes plongés n’est pas un univers tissu d’illusions, dont la substance réelle est douteuse. L’homme, perdu dans l’infini, n’a pas plus de solidité : déchu de sa royauté, il est lui aussi « de l’étoffe dont on fait les rêves », ainsi que le déclare Prospero dans La Tempête, tandis que Calderon affirme que La Vie est un songe. Pascal dit à peu près de même : « Car la vie est un songe un peu moins inconstant ».

Le symbole convoqué par Jean Rousset pour servir d’emblème à ce règne de l’illusion, c’est celui de la déesse Circé, à laquelle il ajoute la cohorte des figures d’enchanteurs légendaires ou mythologiques, comme Armide, Alcine ou encore Orphée. Circé, qui préside aux métamorphoses (dans l’Odyssée, elle changea en pourceaux les compagnons d’Ulysse), illustre l’une des thèses favorites des baroques : l’impossibilité de persister dans son être, à cause de l’inconstance et du changement universel.

Dans ce monde sans certitudes aucunes, comment se fierait-on à nos perceptions ? Elles nous trompent sans doute. Les artistes et les poètes vont s’amuser à nous décevoir et à nous piper, jouant de notre impuissance à discerner, dans les apparences, la vérité du mensonge. L’âge baroque est le règne du trompe-l’oeil, des anamorphoses, et par-dessus tout du théâtre. Le théâtre n’a tant de succès dans l’Europe baroque, de Shakespeare à Calderon et à Molière, que parce qu’il sert de paradigme pour penser le monde comme il va : l’univers qui nous entoure n’est en effet, pour les baroques, rien de plus qu’un décor de théâtre, et les êtres humains ne sont que les personnages d’un drame, comédie ou tragédie : « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste : on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais », écrit Pascal. Totus mundus agit histrionem, « le monde entier fait l’acteur », avait écrit Shakespeare au fronton de son théâtre. Chassignet, de son côté, décrit également la vie comme un simple songe, une illusion « passagère » et « muable ».

Est-il rien de plus vain qu’un songe mensonger,
Un songe passager vagabond et muable ?
La vie est toutefois au songe comparable
Au songe vagabond muable et passager :
 
Est-il rien de plus vain que l’ombrage leger,
L’ombrage remuant, inconstant, et peu stable ?
La vie est toutefois à l’ombrage semblable
À l’ombrage tremblant sous l’arbre d’un verger :
 
Aussi pour nous laisser une preuve asseurée
Que cestte vie estoit seulement une entree
Et depart de ce lieu, entra soudainement
 
Le sage Pythagore en sa chambre secrette
Et ny fust point si tost, ô preuve bien tost faite !
Comme il en ressortist encor plus vistement.
 
J.-B. Chassignet, Du mépris de la vie...

D’aucuns, plutôt que de déplorer l’illusion, concèdent qu’elle est peut-être plus solide que le réel ; puisque tout n’est que mensonges et métamorphoses, ne vaut-il pas mieux affirmer le triomphe des apparences que déplorer leur tromperie décevante ?

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