Page précédente | Page suivante

3.1.3. Extase

Gian Lorenzo Bernini (dit Le Bernin, 1598-1680) est considéré comme l’un des plus grands sculpteurs de son temps. Jean Rousset s’est beaucoup appuyé sur ses oeuvres pour penser la transposition à la littérature de la catégorie de baroques. L’une des plus célèbres œuvres du Bernin, La Transverbération de sainte Thérèse, encore appelée Extase de sainte Thérèse, orne depuis 1652 l’église Santa Maria Vittoria de Rome. Réalisé à partir d’un texte laissé par la sainte, cette sculpture manifeste la réversibilité toute baroque de l’âme et du corps, où se confondent et s’échangent plaisir et déplaisir.

JPEG - 86.4 ko
Le Bernin (1598-1680), Autoportrait

Né le 7 décembre 1598 à Naples, mort à Rome le 28 novembre 1680, Gian Lorenzo Bernini, dit le Cavalier Bernin ou le Bernin en français, fut l’un des plus grands artistes de son temps : sculpteur, mais aussi architecte, peintre et même poète, il fut un génie universellement admiré, tant pour la virtuosité de son talent, capable de de métamorphoser la pierre en chair vivante souple et animée, que pour son art de la mise en scène et du spectaculaire, au service d’une religion catholique conquérante.

Recherche du mouvement, torsion des formes, goût du spectaculaire et des effets d’illusion : autant de caractères baroques typiques de la manière du Bernin, et qu’on retrouve dans sa Transverbération de sainte Thérèse.

Sainte Thérèse d’Ávila (1515-1582) est une religieuse de l’Ordre du Carmel, canonisée en 1622, déclarée au XXe siècle docteur de l’Église : elle est une figure éminente de la Contre-Réforme, et un emblème du renouveau catholique à la fin du XVIe siècle. Profondément mystique, elle laisse des écrits sur son expérience spirituelle qui la font considérer comme une figure majeure de la spiritualité chrétienne. Réformatrice de son ordre, elle est à l’origine de la branche des carmes déchaux, qui se caractérise par sa sévérité et son austérité. Elle laissa de nombreux écrits, dont une autobiographie intitulée Le Livre de la vie. L’importance et l’influence de sainte Thérèse ont été et restent considérables.

Sainte Thérèse était une mystique, c’est-à-dire qu’elle entretenait avec Dieu une relation particulière, intime et directe. Dans son Livre de la vie, elle relate une de ces extases, qui serait survenue en avril 1560 : une « transverbération », expérience proche des stigmates : le mystique « transverbéré » reçoit dans son corps une blessure de nature spirituelle, infligée par un être divin (le Christ, l’Esprit ou comme ici un ange) au moyen d’une arme flamboyante (lance ou épée). La tradition mystique catholique considère cette expérience comme une étape d’un cheminement spirituel, au cours de laquelle laquelle Dieu « augmente et purifie » l’amour dans l’âme du fièdle. Cet événement laisse en général des marques physiques sur le transverbéré. Sainte Thérèse décrit ainsi ce moment d’union au Verbe qui s’apparente à des noces mystiques :

En cet état, il a plu au Seigneur de m’accorder plusieurs fois la vision que voici. j’apercevais un ange auprès de moi, du côté gauche sous une forme corporelle [...] ; il n’était pas grand, mais petit et fort beau ; son visage enflammé semblait indiqué qu’il appartenait à la plus haute hiérarchie, celle des esprits tout embrasés d’amour [...]. Je voyais entre les mains de l’ange un long dard qui était d’or, et dont la pointe de fer portait à son extrémité un peu de feu. Parfois, il me semblait qu’il me passait ce dard au travers du cœur, et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. Quand il le retirait, on eût dit que le fer les emportait après lui, et je restais tout embrasée du plus ardent amour de Dieu. Si intense était la douleur qu’elle me faisait pousser ces faibles plaintes dont j’ai parlé. Mais en même temps, la suavité causée par cette indicible douleur est si excessive qu’on aurait garde d’en appeler la fin, et l’âme ne peut se contenter de rien qui soit moins que Dieu lui-même. Cette souffrance n’est pas corporelle, mais spirituelle ; et pourtant le corps n’est pas sans y participer quelque peu et même beaucoup. Ce sont alors entre l’âme et Dieu des épanchements de tendresse, d’une douceur ineffable. Je supplie le Seigneur de bien vouloir les faire goûter, dans sa bonté, à quiconque croirait que j’invente.
Tout le temps que duraient ces transports, je me trouvais comme hors de moi. J’aurais voulu ne plus voir ni parler, mais me livrer tout entière à mon tourment, qui était pour moi une béatitude surpassant toute joie créée.
La Vie de sainte Thérèse, ch. 29, pp. 268-269.
JPEG - 454.1 ko
Le Bernin, Transverbération de sainte Thérèse
Église Santa Maria Vittoria, Rome (1647-1652).

L’événement, publié dans la vie de Sainte Thérèse, acquit une grande célébrité après la publication posthume de son livre. Elle s’accrut encore après la canonisation de la sainte (1622), dont la bulle reprend le texte de la transverbération. Aussi est-ce assez naturellement que Le Bernin entreprit de représenter cette scène lorsqu’il fut chargé de décorer l’église des carmélites déchaussés à Rome, Santa Maria Della Vittoria, entre 1647 et 1652. L’oeuvre bénéficiait de la protection et du soutien d’un éminent homme d’Eglise, le cardinal Federico Baldissera Bartolomeo Cornaro, qui avait choisi d’être inhumé dans cette église, et avait financé le projet à hauteur de 12 000 écus.

JPEG - 440 ko

Le Bernin ne réalise pas seulement la sculpture représentant sainte Thérèse, mais l’ensemble de la chapelle, richement décorée de marbres polychromes rehaussé de métal doré, et éclairée d’une fenêtre qui fait resplendir la statue de marbre blanc représentant la sainte en pamoîson, vêtue de drapés somptueusement ciselés. Maître en illusion, le Bernin donne l’impression que la coupole donne sur un Ciel dont descendent les rayons de la lumière divines. Le caractère théâtral de la composition est souligné par la présence de spectateurs dans les tribunes de chaque côté de la chapelle.

On reconnaît dans la sculpture centrale les deux personnages du texte de la sainte : elle-même, dans sa tenue de religieuse cloîtrée, et le bel ange resplendissant de sa vision. A travers cette sculpture, Le Bernin met la pierre en mouvement et lui insuffle une dynamique : l’ange aux ailes étendues ne tient qu’à peine au sol, tandis que la sainte est suspendue sur une improbable nuée. L’artiste s’emploie à déployer, dans sa mise en scène, toutes les virtualités d’un texte en lui-même spectaculaire : l’extase est décrite tout ensemble comme un martyre, la jouissance sensuelle est en même temps une pénible crucifixion où l’âme s’abandonne, se défait et souffre. Le sculpteur, en donnant chair aux protagonistes de ce récit qui ressemble tant à un fantasme, a souligné le contraste expressif entre les deux visages : celui de l’ange au sourire, bourreau armé d’un « dard enflammé », s’oppose à celui de Thérèse, victime abandonnée, où l’on lit à la fois l’alanguissement érotique et l’intensité de la douleur.

JPEG - 71.5 ko
Le bernin, extase de sainte Thérèse
(détail)

La représentation souligne ainsi la jouissance morbide de cette scène où se mêlent Éros et Thanatos, où le ravissement de l’âme est décrit comme une conjonction des corps : l’archer angélique apparaît comme un avatar du dieu Amour, et le symbolisme sexuel du dard et des « faibles soupirs » de la sainte est trop évident pour qu’on le commente. La possession divine ne peut être montrée que comme une brisure intérieure : Thérèse est écartelée, vidée de ses entrailles, disloquée. Mais la souffrance qu’entraîne cette dépossession de soi conduit moins à la mort qu’à la petite mort, comme en témoigne le mélange de jouissance et d’hébétude qu’on lit sur le corps de la sainte. Le pouvoir de séduction d’une telle œuvre, en même temps spirituelle et charnelle, mystique et érotique, est liée au jeu pervers qu’elle entretient avec la voluptas dolendi pétrarquiste qui devient ici, pour reprendre l’expression de Gisèle Venet, un « plaisir du déplaisir ».

JPEG - 76.1 ko
Le bernin, extase de sainte Thérèse
(détail)

Ni Thérèse ni le Bernin n’étaient assez naïfs pour ignorer qu’ils donnaient à voir une extase purement spirituelle et psychique sous l’aspect d’une extase sexuelle et physique [1]. Mais cette façon pour ainsi dire métaphorique de faire sentir les plus hautes et les plus pures réalités spirituelles en usant de comparaisons au caractère sexuel prononcé n’épouvantait pas la dévotion baroque romaine de l’époque. Les baroques en effet sont volontiers « monistes », c’est-à-dire qu’elle considère que le corps et l’âme constituent un seul être. Dieu éclaire le sensible et rayonne dans la matière et la chair pour les illuminer : c’est cette présence du divin dans le monde qui constitue la justification théologique de la luxuriance baroque, telle qu’elle est particulièrement perceptible dans cette Extase de sainte Thérèse. Pour réaliser son programme de rénovation, l’Eglise ne recule devant aucun moyen susceptible de séduire les âmes, fût-ce en empruntant les « armes du diable » [2], pour se démarquer d’une tendance protestante au puritanisme. [3]

Une telle conception s’oppose radicalement non seulement à celle des calvinistes, mais aussi à celle d’une frange rigoriste du catholicisme, plus dualiste, soucieuse de distinguer l’âme du corps, et de mettre les fidèles en garde contre les périls de la chair et les tentations du monde. Leur Dieu est lointain et caché, et le monde est déchu de sa présence. Pour eux, Dieu s’est absenté du monde. L’art, en tant qu’il a partie lié avec un sensible corrompu par le péché, risque fort de se trouver lui aussi corrompu : c’est la raison pour laquelle jansénistes et calvinistes sont réservés à l’égard de l’art et de ses séductions sensuelles, plus propres à conduire les fidèles à leur perte, en les retenant dans le royaume des créatures, qu’à les élever vers Dieu.

Notes

[1Il n’y avait que Jacques Lacan pour s’étonner, comme s’il était le premier à la remarquer, de la « jouissance » de la sainte : « enfin quoi : qu’elle jouit, ça fait pas de doute ! » s’écriait-il surpris en 1972.

[2Selon le mot de Pascal Ory, voir ce lien

[3Voir aussi Catherine Clément, Faire l’amour avec Dieu, Albin Michel, 2017, qui consacre plusieurs pages à cette oeuvre.

Feuilletoir



Afficher en PDF: Version imprimable
(c) T. Gheeraert, 2009-2016 | Suivre la vie du site RSS 2.0