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3.1.2. Extase

La Transverbération de sainte Thérèse (1647-1652), due au Bernin, se trouve dans une chapelle latérale de l’église Santa Maria delle Vittoria de Rome. Elle illustre un des caractères où s’échangent l’âme et le corps, où se confondent plaisir et déplaisir.

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Le Bernin (1598-1680), Autoportrait

Gian Lorenzo Bernini (dit Le Bernin, 1598-1680) est considéré comme l’un des plus grands sculpteurs baroques. Une de ses œuvres les plus célèbres, La Transverbération de sainte Thérèse, orne depuis 1652 l’église Santa Maria Vittoria de Rome.

L’artiste illustre ici un passage de l’autobiographie de sainte Thérèse d’Avila (1515-1582), dans laquelle la sainte décrit un phénomène appelé « transverbération », et proche des stigmates : le mystique « transverbéré » reçoit dans son corps une blessure de nature spirituelle, infligée par un être divin (le Christ, l’Esprit ou comme ici un ange) au moyen d’une arme flamboyante (lance ou épée). Sainte Thérèse décrit ainsi cette expérience d’union au Verbe qui s’apparente à des noces mystiques :

En cet état, il a plu au Seigneur de m’accorder plusieurs fois la vision que voici. j’apercevais un ange auprès de moi, du côté gauche sous une forme corporelle [...] ; il n’était pas grand, mais petit et fort beau ; son visage enflammé semblait indiqué qu’il appartenait à la plus haute hiérarchie, celle des esprits tout embrasés d’amour [...]. Je voyais entre les mains de l’ange un long dard qui était d’or, et dont la pointe de fer portait à son extrémité un peu de feu. Parfois, il me semblait qu’il me passait ce dard au travers du cœur, et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. Quand il le retirait, on eût dit que le fer les emportait après lui, et je restais tout embrasée du plus ardent amour de Dieu. Si intense était la douleur qu’elle me faisait pousser ces faibles plaintes dont j’ai parlé. Mais en même temps, la suavité causée par cette indicible douleur est si excessive qu’on aurait garde d’en appeler la fin, et l’âme ne peut se contenter de rien qui soit moins que Dieu lui-même. Cette souffrance n’est pas corporelle, mais spirituelle ; et pourtant le corps n’est pas sans y participer quelque peu et même beaucoup. Ce sont alors entre l’âme et Dieu des épanchements de tendresse, d’une douceur ineffable. Je supplie le Seigneur de bien vouloir les faire goûter, dans sa bonté, à quiconque croirait que j’invente.
Tout le temps que duraient ces transports, je me trouvais comme hors de moi. J’aurais voulu ne plus voir ni parler, mais me livrer tout entière à mon tourment, qui était pour moi une béatitude surpassant toute joie créée.
La Vie de sainte Thérèse, ch. 29, pp. 268-269.
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Le Bernin, Transverbération de sainte Thérèse
Église Santa Maria Vittoria, Rome (1647-1652).

Le Bernin met la pierre en mouvement et lui insuffle une dynamique : l’ange aux ailes étendues ne tient qu’à peine au sol, tandis que la sainte est suspendue sur une improbable nuée. L’artiste s’emploie à déployer, dans sa mise en scène, toutes les virtualités d’un texte en lui-même spectaculaire : l’extase est décrite tout ensemble comme un martyre, la jouissance sensuelle est en même temps une pénible crucifixion où l’âme s’abandonne, se défait et souffre. Le sculpteur, en donnant chair aux protagonistes de ce récit qui ressemble tant à un fantasme, a souligné le contraste expressif entre les deux visages : celui de l’ange au sourire, bourreau armé d’un « dard enflammé », s’oppose à celui de Thérèse, victime abandonnée, où l’on lit à la fois l’alanguissement érotique et l’intensité de la douleur.

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Le bernin, extase de sainte Thérèse
(détail)

La représentation souligne ainsi la jouissance morbide de cette scène où se mêlent Éros et Thanatos, où le ravissement de l’âme est décrit comme une conjonction des corps : l’archer angélique apparaît comme un avatar du dieu Amour, et le symbolisme sexuel du dard et des « faibles soupirs » de la sainte est trop évident pour qu’on le commente. La possession divine ne peut être montrée que comme une brisure intérieure : Thérèse est écartelée, vidée de ses entrailles, disloquée. Mais la souffrance qu’entraîne cette dépossession de soi conduit moins à la mort qu’à la petite mort, comme en témoigne le mélange de jouissance et d’hébétude qu’on lit sur le corps de la sainte. Le pouvoir de séduction d’une telle œuvre, en même temps spirituelle et charnelle, mystique et érotique, est liée au jeu pervers qu’elle entretient avec la voluptas dolendi pétrarquiste qui devient ici, pour reprendre l’expression de Gisèle Venet, un « plaisir du déplaisir ».

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Le bernin, extase de sainte Thérèse
(détail)

Une telle approche « baroque » de la religion est essentiellement moniste, c’est-à-dire qu’elle considère que le corps et l’âme constituent un seul être, ou pour parler comme Platon que le sensible participe à l’intelligible. Dieu illumine le sensible et rayonne dans la matière et la chair pour les illuminer : c’est cette présence du divin dans le monde qui constitue la justification théologique de la luxuriance baroque, telle qu’elle est particulièrement perceptible dans cette Extase de sainte Thérèse.

Une telle conception s’oppose radicalement non seulement à celle des calvinistes, mais aussi à celle d’une frange rigoriste du catholicisme, soucieuse de distinguer l’âme du corps, et de mettre les fidèles en garde contre les périls de la chair et les tentations du monde. Leur Dieu est lointain et caché, et le monde est déchu de sa présence. Pour eux, Dieu s’est absenté du monde. L’art, en tant qu’il a partie lié avec un sensible corrompu par le péché, risque fort de se trouver lui aussi corrompu : c’est la raison pour laquelle jansénistes et calvinistes sont réservés à l’égard de l’art et de ses séductions sensuelles, plus propres à conduire les fidèles à leur perte, en les retenant dans le royaume des créatures, qu’à les élever vers Dieu.

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