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1.2.2. Le retour de l’histoire

À ces considérations religieuses s’ajoutent, vers la même époque, et de façon peut-être plus directe pour expliquer la naissance du maniérisme, à Rome en particulier, les circonstances historiques particulières qui affectent cette ville : en mai 1527, Rome fut mise à sac par les troupes du condottiere Charles III de Bourbon, pour le compte des Espagnols de Charles-Quint alors en guerre contre le Pape Clément VII, allié avec François Premier. Au terme d’une lente marche sur Rome, l’armée impériale, le 6 mai, investit la Ville éternelle. Les assiégeants ne respectent pas les accords et, suite à la mort au combat de leur général, ils se livrent à un saccage qui dure plusieurs mois. Le Pape dirige la résistance depuis la forteresse du Château Saint-Ange, où ont trouvé refuge les tenants de la République contre la domination des Médicis alliés aux Espagnols. Crimes et atrocités de toute sorte se multiplient, causant un profond traumatisme à la population et aux artistes.

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Le pape Clément VII, par Jean II Pénicaud, vers 1534
Musée du Louvre, Paris

La Ville éternelle fut mise en coupe réglée et pillée pendant une année, causant des dommages incalculables sur le patrimoine artistique, et provoquant indirectement une grave épidémie de peste, du fait des cadavres des victimes (22 000 morts) qui n’avaient pas été enterrées et servirent de vecteurs aux infections. Ces événements entraînèrent une rupture avec l’optimisme serein de la Renaissance : le beau rêve, formulé dans le testament de Nicolas V, d’une renovatio/integratio/restitutio de l’Antiquité qui soit en même temps, selon l’expression de Jules II une plenitudo temporum, se révèle n’être qu’une illusion. L’espérance messianique en une fin de l’histoire n’est qu’un leurre qui se heurte à l’horreur des faits. Les intellectuels comprennent d’un seul coup que le paradis imaginé, et qu’on croyait sur le point d’être restauré, restera de l’ordre du mythe. L’échec de ces espoirs entraîne le désenchantement et le soupçon : l’esprit conquérant de la Renaissance et des grandes découvertes cède la place à l’inquiétude, à l’incertitude et au scepticisme. La crise de 1527, qui voit s’effondrer la politique de mécénat papal, et qui rend l’Italie de plus en plus sujette à l’influence de l’Empire, s’ajoute aux désordres religieux qui secouent la chrétienté. C’en est fini de la sérénité optimiste de naguère, qui avait permis l’élan artistique sans précédent des précédentes décennies.

Mais le sac de Rome entraîna des conséquences inattendues sur les arts, comme l’analysa en particulier André Chastel [1] :

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André Chastel, le sac de Rome
La catastrophe de 1527 avait atteint une ville où les artistes pullulaient, où les choses de l’art étaient partout en évidence. Vasari eut l’occasion de mentionner souvent dans son recueil de biographies (1550) les conséquences du sac sur les carrières des artistes. Nous en tirerons bientôt parti. Ce qui nous retiendra d’abord, c’est la manière dont il présente les choses, par exemple dans la vie de Pierino del Vaga : “ En 1527 survint le désastre de Rome ; cette cité fut mise à sac, beaucoup d’artistes disparurent et beaucoup d’oeuvres d’art furent détruites ou emportées. ” Les indications de l’historien suffiraient à rappeler que la péripétie politique et militaire de mai 1527 a entraîné une dispersion, on a même dit justement une “ diaspora ”, des artistes majeurs du moment. Il faudra y insister, car le phénomène n’a été sérieusement examiné que depuis peu. Son importance tient au fait qu’il y avait à Rome autour de 1525 des développements nouveaux et, pour s’en tenir à la peinture, les prémices d’un style original, tout de subtilité, de grâce et de sophistication, dont l’Arétin, comme beaucoup d’autres, avait gardé la nostalgie. Il faut peut‐être s’interroger de plus près sur ce que l’accident historique a brisé.

La dispersion des artistes permit la diffusion de la nouvelle manière qui était en train de s’élaborer dans les ateliers et sur les chantiers artistiques de Rome. Le Rosso s’exila pour la France, et ne revint jamais : il se donna la mort en 1540. Le Parmesan (1503-1540), victime des exactions des lansquenets, gagna Bologne, puis Parme. Michel-Ange, qui avait pris le parti de la révolte anti-médicéenne au moment des événements de 1527, ne fut rappelé qu’en 1533 à Rome par le pape Clément, puis par son successeur Paul III. De nouveaux foyers d’arts plastiques et picturaux virent le jour à Mantoue, Naples ou Gênes. Cette diaspora fut d’une importance capitale pour comprendre les transformations et la diffusion de la Renaissance romaine en Italie et en Europe. C’est pourquoi la date de 1527 est souvent retenue par les historiens de l’art pour marquer la fin de la Première Renaissance et l’entrée dans une seconde période, qu’on appelle parfois « Renaissance tardive », mais que nous préférons nommer « Maniérisme ».

Illustrations

Portrait de Jules II par Raphaël (1513)

Notes

[1Le sac de Rome, 1527. Du premier Maniérisme à la Contre-Réforme, 1984, p. 8.

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