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1.1.3. “La beauté est la splendeur du visage divin” (Ficin)

Ce rêve d’harmonie universelle ne transparaît nulle part mieux que dans la conception que les Renaissants se font de l’amour humain. Relisant le Banquet de Platon dans une perspective spirituelle christianisée, les humanistes voient dans le sentiment amoureux le reflet de la Beauté éternelle, du monde des Idées, ou pour mieux dire de Dieu lui-même.

Pétarque (1304-1374), l’un des premiers, célébra cette religion de l’amour, à travers la figure de Laure, dont il est tombé amoureux à Avignon, le 6 avril 1327. La beauté de Laure trouve place dans le cadre d’une harmonie universelle de la nature. En tant qu’elle participe de la Beauté de Dieu, elle apparaît propre à Pétarque à lui montrer le chemin du Ciel.

Sonnet X

Quand, parmi les autres dames, Amour vient parfois se poser sur le beau visage de celle-ci, autant chacune est moins belle qu’elle, autant croît le désir qui m’énamoure.

Je bénis le lieu, et le temps et l’heure où mes yeux regardèrent si haut, et je dis : mon âme, tu dois en rendre grâce d’avoir été alors jugée digne d’un tel honneur.

D’elle te vient l’amoureux penser qui, tandis que tu le suis, t’achemine au souverain Bien, te faisant estimer peu ce que tout homme désire.

D’elle te vient la noble franchise qui te guide vers le Ciel par un droit sentier, si bien que je vais déjà tout enorgueilli d’espérance.

Pétarque, Canzoniere, Chansonnier

L’amour est ainsi érigé en principe philosophique de vertu, et voie de perfection morale et spirituelle.

La dimension sensuelle de l’amour n’est pour autant pas niée ni refusée : le poète exalte le corps de sa bien-aimée, en privilégiant les lèvres, la chevelure, les yeux, les seins.

Ce n’est pas seulement cette belle main nue qui s’est revêtue de son gant, à mon grand dommage, mais l’autre, et les deux bras, qui sont adroits et prestes à étreindre mon cœur humble et timide.

Amour tend mille lacs, et pas un n’est tendu en vain, parmi ces formes extraordinairement belles qui parent tellement ce corps céleste, qu’aucun style ni aucun génie humain ne peut arriver à le dire ;

J’entends les yeux sereins et les cils étincelants, la belle bouche angélique, pleine de perles, de roses et de douces paroles,

Qui font trembler d’étonnement ; et le front et les cheveux, si beaux qu’à les voir l’été à midi, ils l’emportent en éclat sur le soleil.

Pétarque, Canzoniere, Chansonnier, CXLVII

Cette dimension physique de la passion amoureuse est dépassée et absorbée dans une perspective quasi-mystique. Cette haute conception, qui idéalise la femme aimée, la rend aussi par là-même plus inaccessible : si la muse de Pétarque a déjà un pied au paradis, du même coup, elle n’appartient déjà plus complètement à notre monde. D’où cette froideur distante de l’inspiratrice, qui ne répond guère à la ferveur du poète. L’amour pétrarquiste se retrouve empreint de mélancolie et de frustration, face à cette femme qui est ici, désirable et charnelle, mais qui est aussi ailleurs, magnifiée, abstraite, idéale, impossible à atteindre en cette vie où l’on ne peut s’affranchir des limites du corps. La beauté est un signe qui « porte absence et présence, plaisir et déplaisir » : elle donne l’intuition d’un Absolu, elle en révèle l’existence, mais (n’étant que signe et non réalité), elle sans en donner la complète possession et jouissance.

L’amour pétrarquiste est ainsi foncièrement ambigu : la femme, entre ciel et terre, entre chair et âme, ne peut qu’illuminer et décevoir tout ensemble. Ce sentiment complexe du poète à l’égard de Laure engendre une imagerie caractéristique du « pétarquisme », fondée sur une série d’images (l’amour est lien, prison, blessure) et d’oxymores (l’amour est glacé et brûlant, illumine et aveugle, blesse et guérit, enferme et libère).

Pace non trovo, e non ho da far guerra ; e temo e spero ; et ardo e son un ghiaccio e volo sopra ‘l cielo et giaccio in terra ; e nulla stringo, e tutto ‘l mondo abbracio. Tal m’ha in pregion, che non m’apre né serra, né per suo mi ritén, né scoglie il laccio ; e non m’ancide Amore, e non mi sferra, ne mi vuol vivo né mi trae d’impaccio Veggio senza occhi, e non ho lingua, e grido ; e bramo di perir, e cheggio aita ; e ho in odio me stesso et amo altrui. Pascomi di dolor, piangendo rido ; egualmente mi spiace morte et vita ; in questo stato son, donna, per vui. Francesco PETRARCA (1304-1374)

Canzoniere (CXXIV)
Je ne trouve la paix et suis sans guerre à faire ;
Et je crains et j’espère ; et brûle et suis de glace,
Je vole en haut du ciel et suis gisant à terre ;
Et je n’étreins rien, et tout le monde embrasse.
Tel qui m’a en prison, ne m’ouvre et ne me serre,
Ni ne me tient pour sien ni ne dénoue mes lacs ;
Et Amour ne m’occit ni ne m’ôte mes fers,
Ne me veut ni vivant ni tiré d’embarras.
Et je vois sans les yeux, et sans langue je crie ;
J’ai haine de moi-même et amour pour autrui.
J’implore de périr, de l’aide je réclame,
Je me ronge en douleur et en pleurant je ris ;
Mêmement me déplaît et la mort et la vie ;
Et c’est pour vous qu’en cet état je suis, Madame.

François Pétrarque, Canzoniere/Chansonnier (sonnet 134)

Cette rhétorique, utilisée sans toujours beaucoup d’imagination par les épigones de Pétarque, ne tardera pas à s’user.

Quelques décennies plus tard, en pleine Renaissance Florentine, Botticelli (1445-1510), très influencé par le néo-platonisme de Marsile Ficin, nous donne de l’amour une représentation assez proche. Vénus est une figure idéale, aux proportions reprises du canon grec et des modèles antiques. Cette beauté divine, plus parfaite que celle d’aucune autre femme, nous fait deviner dans l’ordre même du sensible l’existence de réalités plus hautes que les seules apparences matérielles. Mais de cette perfection, nous ne pouvons ici bas recevoir qu’une vague intuition : elle nous reste en cette vie inaccessible. D’où l’intense mélancolie qui se dégage de ses Vénus tristes au visage penché : elle s’explique pour les mêmes raisons que la mélancolie pétrarquiste.

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La naissance de Vénus, détail. 1485, Musée des Offices, Florence

Illustrations

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