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0.2. Un esprit du temps ?

Les notions de maniérisme et de baroque sont issues des arts plastiques, de sorte que leur transfert en littérature, ou en musique, ne va pas de soi. Par ailleurs, le mot de baroque est étranger aux conceptions artistiques et littéraires de l’époque, ce qui conduit des spécialistes à lui refuser toute légitimité. Malgré ces critiques, qui invitent à la prudence, la pertinence et la fécondité de ces catégories appliquées aux oeuvres littéraires est telle qu’on se priverait d’outils d’analyse efficaces en refusant de les utiliser.

Ce qu’on voudrait retracer ici, c’est l’histoire exaltante de cette redécouverte. En quelques décennies, tout un pan négligé de l’histoire de notre littérature a surgi pour ainsi dire du néant. Du Bartas, si admiré en son temps, dispute de nouveau la palme à Ronsard, et l’on préfère la fantaisie libertine d’un Théophile aux pesants anathèmes d’un Boileau, dont les œuvres en Bibliothèque de la Pléiade sont depuis longtemps épuisées. Comment un tel renversement a-t-il été possible ? Cette résurrection d’une part oubliée de notre patrimoine, on la doit d’abord au génie d’un homme, Jean Rousset, et d’un livre : La Littérature de l’âge baroque en France [1]. L’étymologie de ce courant artistique vient de l’italien barocco, terme de joaillerie qui veut dire « perle irrégulière » en portugais. JPEG Le terme, longtemps péjoratif, a été utilisée pour la première fois par des historiens de l’art, Burckhardt et surtout Heinrich Wölfflin (1864-1945) [2].

Le baroque [3], est en effet une notion d’abord artistique. Utilisé de longue date par les spécialistes des arts plastiques, ce concept de l’histoire de l’art était à peu près ignoré par les littéraires jusqu’à ce que Jean Rousset décide d’en proposer la transposition.

Né à Genève en 1910, Jean Rousset étudie les lettres sous la direction d’Albert Thibaudet puis de Marcel Raymond. Il devient bientôt professeur à l’université de Génève. L’ouvrage Circé et le paon est issu de sa thèse de doctorat ; ce livre connut d’emblée une immense fortune. Nous reviendrons sur les quatre critères (inconstance, mobilité, changement, prédominance du décor) qui permettent à Rousset de proposer la transposition d’une catégorie plastique au domaine, a priori hétérogène, de la littérature. Cette thèse sera complétée en 1961 par un florilège des poèmes baroques organisé de façon thématique [4] et en 1968 par un recueil d’essais [5].

La démarche a été fructueuse, et dépassa les espérances du promoteur de la notion : la catégorie qu’il avait mise à l’honneur suscita un engouement qui entraîna la parution de nombreux travaux, articles pointus ou synthèses plus vastes, comme Baroque et renaissance poétique de Marcel Raymond [6]. Dans les années 1980, on voulut aller plus loin encore et étendre la notion à d’autres arts. On chercha – et on trouva – l’existence d’un baroque musical, qui permit la résurrection d’un gigantesque corpus d’œuvres qu’on ne jouait plus du tout, et qui émerveillèrent aussitôt un public de plus en plus nombreux : la viole de gambe de Sainte-Colombe, les opéras de Lully que dirige William Christie et que mettent en scène Villégier et Benjamin Lazar, tout cela n’eût pas existé si Philippe Beaussant, et quelques autres, n’avaient pas eu l’idée d’utiliser les ressources des cette notion inusitée jusque là – Philippe Beaussant, qui est maintenant membre de l’Académie française, avait fondé, il y a une vingtaine d’années, le Centre de musique baroque de Versailles, de renommée aujourd’hui internationale [7]. On n’en est pas resté là, et l’on parle aujourd’hui communément de philosophie, ou de politique baroque, voire d’un « esprit baroque » [8]. Nous serons amené à joindre à cette catégorie celle de maniérisme, un peu plus précoce, auquel le baroque emprunte bon nombre de procédés, même s’il les emploie dans une perspective parfois un peu différente.

Malgré ces évidents succès, la notion de baroque ne manqua pas d’être violemment discutée et fit l’objet (fait encore l’objet de discussions très vives parmi les spécialistes : si certains furent et sont encore subjugués, d’autres doutent de sa pertinence et de sa légitimité. La question fut d’autant plus débattue que le concept de baroque littéraire ne tarda pas à devenir orphelin, Rousset s’étant rapidement orienté vers d’autres voies plus formelles : Forme et signification [9], apparut à Jacques Derrida comme un manifeste du structuralisme. Cette tendance à privilégier la structure sur les thèmes qui lui étaient chers à l’époque où il travaillait à la notion de baroque se manifeste encore dans son travail sur Don Juan [10] et la scène de première vue dans le roman [11]. Si Jean Rousset revient au baroque à la fin de sa vie, c’est pour combattre lui-même la notion à laquelle il a donné ses lettres de noblesse, et pour se ranger à l’opinion de ses détracteurs [12].

Tel est la difficulté et l’intérêt de notre propos au cours du semestre : dans quelle mesure les catégories de maniérisme et de baroque sont-ils transposables à la littérature, alors que leurs promoteurs même finissent par se montrer réticents ? Peuvent-ils avoir eu raison malgré eux ?

Ce détour par les arts plastiques, maniérisme et baroque, vous l’avez compris, obéira pour nous à deux fins non contradictoires : d’une part, montrer comment une catégorie empruntée aux arts plastiques peut servir la lecture et la compréhension d’œuvres littéraires souvent difficiles ; d’autre part, montrer comment, à travers la diversité de ses manifestations artistiques, un même esprit traverse une époque, et innerve des arts différents. La méthode n’est pas sans risques ; le transfert d’une notion appliquée aux arts plastiques à la littérature, fait problème, d’autant que le mot « baroque » est inconnue des artistes de la période concernée. Jean Rousset lui-même la contesta peu après l’avoir mise à l’honneur : dès 1967, il signe un article intitulé « Adieu au baroque ? », et termine son œuvre, en 1998, par un petit ouvrage désenchanté intitulé Dernier regard sur le baroque. Par ailleurs, à force d’être utilisée de façon extensive et appliquée inconsidérément à toutes sortes d’objets littéraires, même à ceux qui n’appartenaient pas au XVIIe siècle, la notion finit par se discréditer aux yeux de certains chercheurs : prétendre trouver un « baroque » chez Claudel ne rend pas service à la notion, qui gagne à être circonscrite dans une époque bien particulière. Cet emploi peu rigoureux réactive le point de vue d’Eugénio d’Ors, qui faisait du baroque un « éon » éternel. Il va de soi qu’on ne peut souscrire à cet emploi trop lâche de la catégorie. Je fais malgré tout partie de ceux qui croient en l’intérêt de cette catégorie : elle seule me paraît pouvoir rendre compte de la spécificité de la littérature caractéristique d’une certaine période de notre histoire littéraire, et de notre histoire tout court. Selon moi, la catégorie de baroque n’est pas une catégorie bouche-trou destinée à coller une étiquette à des poètes secondaires. Elle permet au contraire de rendre compte de la production poétique de la période, en montrant que cette production avait sa cohérence propre, en rupture avec la poétique de la Pléiade, mais qui ne « préparait » pas pour autant le classicisme, ce qui serait jeter sur l’histoire un regard finaliste, a posteriori, et relire le passé d’après le futur.

Voir en ligne : Le sommeil d’Atys, mis en scène par William Christie

Illustrations

Notes

[1Op. cit.

[2Heinrich Wölfllin, Principes fondamentaux de l’histoire de l’art [1915], trad. Claire et Marcel Raymond, Paris, Plon, 1952.

[3comme le maniérisme avec lequel il a partie liée, et malgré le silence de Jean Rousset sur cette catégorie

[4Jean Rousset, Anthologie de la poésie baroque française, Paris, Armand Colin, 1961, 2 tomes.

[5L’Intérieur et l’extérieur : essais sur la poésie et le théâtre au XVIIe siècle, Paris, José Corti, 1968.

[6Op. cit.

[7Voir le petit ouvrage quelque peu polémique de Philippe Beaussant, Vous avez dit baroque ?, Paris, Actes Sud, 1988.

[8Anne-Laure Angoulvent, L’Esprit baroque, P.U.F., « Que sais-je ? », 1998

[9Jean Rousset, Forme et signification. Essai sur les structures littéraires de Corneille à Claudel, Paris, José Corti, 1963, parut en 1963.

[10Jean Rousset, Le Mythe de Don Juan, Paris, Armand Colin, U Prisme, 1978

[11Jean Rousset, Leurs yeux se rencontrèrent. La scène de première vue dans le roman, Paris, José Corti, 1981.

[12Jean Rousset, Dernier Regard sur le baroque, Paris, José Corti, 1998.

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