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0.2. « Maniériste » et « baroque » : de l’utilité des étiquettes ?

Les notions de maniérisme et de baroque sont issues des arts plastiques, de sorte que leur transfert en littérature, ou en musique, ne va pas de soi. Par ailleurs, le mot de baroque est étranger aux conceptions artistiques et littéraires de l’époque, ce qui conduit des spécialistes à lui refuser toute légitimité. Ces critiques qui invitent à la prudence dans l’emploi de ces catégories. Mais, quelque soit leur fécondité, quels que puissent être les doutes qu’ils entraînent, ces concepts valent avant tout pour l’aventure intellectuelle qu’ils ont permis.

La démarche qui consista à mobiliser les termes de maniérisme et de baroque pour interpréter les oeuvres littéraires a été fructueuse, et dépassa les espérances des promoteurs de ces notion. La catégorie de baroque, en particulier, mise à l’honneur en particulier par Jean Rousset, suscita un engouement qui entraîna la parution de nombreux travaux, articles pointus ou synthèses plus vastes, comme Baroque et renaissance poétique de Marcel Raymond [1]. Dans les années 1980, on voulut aller plus loin encore et étendre la notion à d’autres arts. On chercha – et on trouva – l’existence d’un baroque musical, qui permit la résurrection d’un gigantesque corpus d’œuvres qu’on ne jouait plus du tout, et qui émerveillèrent aussitôt un public de plus en plus nombreux : la viole de gambe de Sainte-Colombe, les opéras de Lully que dirige William Christie et que mettent en scène Villégier et Benjamin Lazar, tout cela n’eût pas existé si Philippe Beaussant, et quelques autres, n’avaient pas eu l’idée d’utiliser les ressources des cette notion inusitée jusque là – Philippe Beaussant, maintenant décédé avait fondé il y a une trentaine d’années, le Centre de musique baroque de Versailles, de renommée aujourd’hui internationale [2]. On n’en est pas resté là, et l’on parle aujourd’hui communément de philosophie, ou de politique baroque, voire d’un « esprit baroque » [3]. Nous serons amené à joindre à cette catégorie celle de maniérisme, un peu plus précoce, auquel le baroque emprunte bon nombre de procédés, même s’il les emploie dans une perspective parfois un peu différente.

Malgré ces évidents succès, la notion de baroque ne manqua pas d’être violemment discutée et fit l’objet (fait encore l’objet de discussions très vives parmi les spécialistes : si certains furent et sont encore subjugués, d’autres doutent de sa pertinence et de sa légitimité. La question fut d’autant plus débattue que le concept de baroque littéraire ne tarda pas à devenir orphelin, Rousset s’étant rapidement orienté vers d’autres voies plus formelles : Forme et signification [4], apparut à Jacques Derrida comme un manifeste du structuralisme. Cette tendance à privilégier la structure sur les thèmes qui lui étaient chers à l’époque où il travaillait à la notion de baroque se manifeste encore dans son travail sur Don Juan [5] et la scène de première vue dans le roman [6]. Si Jean Rousset revient au baroque à la fin de sa vie, c’est pour combattre lui-même la notion à laquelle il a donné ses lettres de noblesse, et pour se ranger à l’opinion de ses détracteurs [7].

Telle est la difficulté et l’intérêt de notre propos au cours du semestre : dans quelle mesure les catégories de maniérisme et de baroque sont-elles transposables à la littérature, alors que leurs défenseurs même ont fini par se montrer réticents ? Ces deniers peuvent-ils avoir eu raison malgré eux ?

Ce détour par les arts plastiques, maniérisme et baroque obéira pour nous à deux fins non contradictoires : d’une part, nous essaierons de voir comment une catégorie empruntée aux arts plastiques peut servir ç la lecture et la compréhension d’œuvres littéraires, dont les procédés apparaissent a priori hétérogènes de ceux des arts visuels ; d’autre part, nous nous demanderons comment on a pu considérer qu’à travers la diversité de ses manifestations artistiques, un même esprit traverse une époque, et innerve des arts différents, au point qu’on ait pu parler « d’âge baroque ».

La méthode n’était en effet pas sans risques, ce dont Jean Rousset s’était lui-même avisé de bonne heure ; le transfert d’une notion appliquée aux arts plastiques à la littérature, fait d’autant plus problème que le mot « baroque » est inconnu des artistes de la période concernée. Jean Rousset lui-même la contesta peu après l’avoir mise à l’honneur : dès 1967, il signe un article intitulé « Adieu au baroque ? », et termine son œuvre, en 1998, par un petit ouvrage désenchanté intitulé Dernier regard sur le baroque. Par ailleurs, à force d’être utilisée de façon extensive et appliquée inconsidérément à toutes sortes d’objets littéraires, même à ceux qui n’appartenaient pas au XVIIe siècle, la notion finit par se discréditer aux yeux de certains chercheurs : prétendre trouver un « baroque » chez Claudel ne rend pas service à la notion, qui gagne à être circonscrite dans une époque bien particulière. Cet emploi peu rigoureux réactive un point de vue atemporel, jadis exprimé par Eugénio d’Ors, qui faisait du baroque un « éon » éternel — nous évoquerons dans les pages qui suivent la figure du critique espagnol. Il va de soi qu’on ne pourra souscrire à cet emploi trop lâche et a priori anachronique de la catégorie. Je fais malgré tout partie de ceux qui croient en l’intérêt de cette catégorie. Pour autant, la catégorie de baroque est-elle une notion bouche-trou destinée à coller une étiquette à des poètes secondaires ? Ne permet-elle pas de rendre compte de la production poétique de la période, en montrant que cette production avait sa cohérence propre, en rupture avec la poétique de la Pléiade, mais qui ne « préparait » pas pour autant le classicisme, ce qui serait jeter sur l’histoire un regard finaliste, a posteriori, et relire le passé d’après le futur ? Telles sont quelques-unes des questions que nous allons poser aux notions de maniérisme et de baroque.

Notes

[1Op. cit.

[2Voir le petit ouvrage quelque peu polémique de Philippe Beaussant, Vous avez dit baroque ?, Paris, Actes Sud, 1988.

[3Anne-Laure Angoulvent, L’Esprit baroque, P.U.F., « Que sais-je ? », 1998

[4Jean Rousset, Forme et signification. Essai sur les structures littéraires de Corneille à Claudel, Paris, José Corti, 1963, parut en 1963.

[5Jean Rousset, Le Mythe de Don Juan, Paris, Armand Colin, U Prisme, 1978

[6Jean Rousset, Leurs yeux se rencontrèrent. La scène de première vue dans le roman, Paris, José Corti, 1981.

[7Jean Rousset, Dernier Regard sur le baroque, Paris, José Corti, 1998.

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